Le projet donnera aux chercheurs et aux étudiants l’accès aux données de ces cadastres dans un format brut, mais aussi cartographié. Le projet vise à offrir au public une vue unique sur une société urbaine coloniale, puis post-esclavagiste en se concentrant sur l’un des principaux centres commerciaux du monde atlantique. En associant des données quantitatives et visuelles, le projet présente de nombreuses nouvelles pistes de recherche, notamment sur le patrimoine immobilier des femmes ou des personnes de couleur libres dans la ville, la spatialité de la ségrégation raciale, la polarisation des lieux de commerce et l’impact de la révolution haïtienne et des incendies sur le paysage urbain.

Perspicacité 1

La richesse du projet réside dans les possibilités d’analyse multi-scalaire. À l’échelle de la ville, les cartes produites nous renseignent sur le paysage social, économique et physique de la ville et sur son évolution. Vous pouvez voir représenté sur cette carte du cadastre de 1776, le sexe et la race des propriétaires de chaque parcelle. De forts contrastes apparaissent immédiatement entre les quartiers de la ville. Les libres de couleur sont surtout confinés dans le quartier de la Petite-Guinée (surnommé ainsi parce qu’habité majoritairement par des Noirs), tandis que les Blancs monopolisent le bord de mer.

Map 1 created by using data from Recensement des maisons de la ville du Cap-Français : rôle et recensement général des maisons et emplacements qui composent la ville du Cap-Français, 5 DPPC 49 Archives nationales d’outre-mer.

Perspicacité 2

Pour comprendre la première carte, il faut plus d’informations, et c’est là que se situe l’un des principaux objectifs de notre projet, donner aux chercheurs la possibilité de croiser eux-mêmes les informations pour mener leurs propres hypothèses et analyses. En effet, on retrouve la même opposition sur cette carte représentant la valeur estimée de chaque parcelle dans la ville en 1776 [Carte 2]. La zone comprise entre la place de l’église et les quais apparaît comme le quartier le plus lucratif de la ville. Cela correspond aux documents de l’époque. Il s’agissait du quartier commercial où se trouvaient les marchands et les boutiques des capitaines. Au contraire, la valeur des terrains du quartier de la Petite-Guinée est la plus faible. 

Map 2 created by using data from Recensement des maisons de la ville du Cap-Français : rôle et recensement général des maisons et emplacements qui composent la ville du Cap-Français, 5 DPPC 49 Archives nationales d’outre-mer.

Notre projet permet également une analyse plus micro-historique des interactions sociales dans l’espace public ou à l’intérieur de la maison et met en lumière la vie quotidienne des habitants de la ville, libres et non-libres.  A l’échelle du quartier, dans le nord du quartier de la Petite Guinée, nous pouvons voir des Noirs et des Blancs partager le même bloc. Gouffre, une femme noire propriétaire de sa maison, a ainsi pour voisines Catherine, une femme de couleur libre comme elle, mais aussi Dame Jalon, une femme blanche mariée [Carte 3]. 

Une autre opportunité offerte par notre projet concerne les nombreuses possibilités de recoupements avec d’autres sources ou projets d’histoire numérique. Dans la rue espagnole qui relie la ville au reste de l’île, vit en 1776 le sieur Joseph Dietrich [Carte 4].

Par une recherche sur le site marronnage.info, qui rassemble les annonces de marronnage parue dans les journaux des Amériques françaises, on découvre que cette maison était en réalité une auberge, tenue par Joseph Dietrich lui-même, un blanc aveugle qui possédait plusieurs esclaves. Dans le même temps, on apprend que l’une d’entre elles, Thérèse, une créole de 25 ans, s’est enfuie trois fois en moins de deux ans. Elle était employée comme colporteuse et vendeuse de chaussures à l’extérieur de l’auberge, ce qui lui donnait une grande liberté de mouvement. Ainsi, bien que les cadastres ne nomment que les personnes libres, ils permettent tout de fois aussi, avec un peu d’imagination, de retracer le vécu des populations esclavisées dans le cadre urbain.

Loin d’être une simple agglomération de parcelles sans âme, ce projet sera, nous l’espérons, le canevas de futurs récits écrits par des historiens du monde entier qui partagent un intérêt pour l’histoire de Saint-Domingue, des villes coloniales et de la révolution haïtienne.